[J'aurais pourtant du m'en douter. Ce jour-là était maudit. Plusieurs signes, placés sur ma route par le Destin, auraient dû m'alerter. Mais je ne me suis rendue compte de rien.
...
Je m'appelle Aliénor. Je suis née le 13 Janvier 1313. Un vendredi. Ma mère était une Chrétienne très praticante et extrèmement croyante. En accouchant ce jour-là, elle se laissa convaincre par le prêtre de notre village que j'étais une enfant du Diable. Les dates coincidaient trop, avait-il-dit. Ma mère fut chargée de m'éliminer. Paix à son âme. Je fus retrouvée cent mètres plus loin, dans la forêt de Brocéliande. J'avais six jours. Près de moi gisait le corps inanimé de ma mère. L'âme de la pauvre femme avait quitté son corps depuis longtemps.
Un couple de pélerins agés, qui approchaient des quarante printemps, décida de m'adopter après cette macabre découverte. Devant la scène, leur unique pensée avaient été: " Cet enfant est un miracle, elle a survécu, c'est une protégée de Dieu ."
Ironie du sort...
C'est ainsi que j'ai grandi. Entourée de mes parents adoptifs et de la Nature. Au village, même si personne ne savait qui j'étais réellement, je n'étais pas une personne à fréquenter. Ma mère adoptive, sage-femme et herboriste, était considérée comme une sorcière. Tout cela me dégoûtait: derrière notre dos, tous juraient que l'on était maudites, et beaucoup de femmes venaient se faire soigner, suppliant ma mère, se tordant à ses pieds pour qu'elle les soulage.
Egoisme méprisant...
Lorsque j'atteignis ma dixième année, les villageois qui jusque là étaient restés discrets à mon égard, se mirent à m'insulter ouvertement. Les enfants ouvrirent la marche en me lançant quotidiennement des cailloux, des vieilles tomates et autres déchets ménagers. Les adultes chuchotaient à voix basse quand je passais devant eux, et ils me lançaient des regards noirs chargés de colère. L'ultime coup fut lorsque les commerçants refusèrent de me fournir. Si je fus désespérée en me rendant compte que plus personne ne voulait nous fournir, je n'en fis rien paraître, et retournai normalement dans la forêt, ignorant les cris et les injures s'élevant derrière moi.
Injustice ignorante...
Mère comprit immédiatemment ce qu'il s'était passé lorsqu'elle me vit revenir les mains vides. Elle s'avança vers moi, mais encore sous le choc de l'humiliation cuisante que je venais de subir, je me dérobai et courus dans la forêt, luttant contre mes larmes. J'avais beau avoir été élevée dans la forêt, je savais ce que le refus d'aujourd'hui signifiait pour notre famille: désormais, il nous faudrait trouver nous-même de quoi nous sustanter. Sans aucune aide à espérer.
A force de marcher, je finis par me retrouver dans une petite clairière, familière. C'était celle où Mère m'avait trouvée. Lentement, je m'accroupis contre le tronc d'un arbre, regardant fixement devant moi. Dans ma tête, alors que je sentais en moi une furieuse et inhabituelle envie de vivre, une prière résonnait:
"- S'il y a un Être Supérieur, quel qu'il soit, aidez-nous, je vous en supplie. Arrachez-nous à ce désastre."
...
Nous étions un vendredi treize. Vendredi 13 Janvier 1323.